Au Maroc, la hausse des prix n'est plus seulement une donnée statistique, mais une préoccupation quotidienne qui hante les familles dans les marchés et les stations-service, alors que le coût des denrées alimentaires et des services de base absorbe une part croissante des budgets familiaux. Entre la flambée des prix des légumes, de la viande et des carburants et la stagnation des revenus, des milliers de Marocains se retrouvent face à une équation complexe : comment subvenir à leurs besoins sans tomber dans la spirale de l'endettement.
Les dernières données du Haut-Commissariat au Plan (HCP) révèlent l'ampleur de cette crise sociale : 95,9 % des ménages ont déclaré, au troisième trimestre 2026, avoir constaté une hausse des prix des produits alimentaires au cours des douze derniers mois, tandis que 76,3 % estiment que leur niveau de vie s'est dégradé sur la même période. Plus inquiétant encore, 39 % des ménages ont recours à l'emprunt ou puisent dans leur épargne pour couvrir leurs dépenses, contre 58,2 % qui parviennent tout juste à couvrir leurs charges, alors que la part des ménages capables d'épargner ne dépasse pas 2,8 %.
Bien que le taux d'inflation annuel ait été limité à 0,5 % en septembre 2026, l'indice général des prix a progressé de 1 % par rapport au mois d'août, tiré par une hausse de 1,6 % des prix des produits alimentaires. La viande et les légumes ont enregistré une hausse mensuelle de 4,3 % chacun, tandis que les prix du lait, des produits laitiers et des œufs ont augmenté de 1,6 %, et ceux des carburants de 2 %.
Ces chiffres révèlent un paradoxe économique manifeste : le ralentissement de l'inflation annuelle ne signifie pas nécessairement un retour des prix à leurs niveaux antérieurs, et l'indice moyen masque des disparités importantes entre les produits. Les produits alimentaires ont enregistré une baisse annuelle de 2,5 % en septembre, malgré leur hausse mensuelle, ce qui explique le décalage entre les indicateurs officiels et le vécu quotidien des consommateurs.
Les pressions se sont accentuées au début du mois de novembre, le prix du gasoil ayant bondi à environ 17 dirhams le litre dans plusieurs stations-service, tandis que le prix de la tomate a dépassé les 14 dirhams le kilogramme sur certains marchés, sur fond de hausse des coûts de transport, de production et de distribution.
Cette vague de cherté ne tient pas à une cause unique, mais à l'imbrication de facteurs internes et externes, notamment la volatilité de la production agricole due aux conditions climatiques et aux maladies affectant certaines cultures, l'exportation, la hausse des prix des engrais et de l'énergie, ainsi que les coûts de transport et la multiplication des intermédiaires. Les perturbations des marchés internationaux contribuent également à accroître les pressions sur une économie qui importe une part importante de ses besoins énergétiques.
Dans une mesure reflétant la sensibilité de la situation, les autorités marocaines ont décidé, le jeudi 5 novembre, de suspendre temporairement l'exportation de tomates vers les marchés africains, afin de soutenir l'approvisionnement du marché intérieur et de freiner la hausse des prix, tout en excluant les cargaisons destinées à l'Europe. Cette décision intervient dans un contexte de baisse de la productivité dans la région du Souss-Massa et de hausse des coûts des engrais et des carburants, bien que son impact réel sur les prix de vente au consommateur reste à démontrer.
Si les prix constituent une facette de la crise, la faiblesse du pouvoir d'achat en représente l'autre versant. Le HCP a révélé que le taux de chômage a atteint 10,5 % au troisième trimestre 2026, contre 30,5 % chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans, des indicateurs qui soulignent la difficulté d'améliorer les revenus de larges pans de la société.
Les répercussions de la vie chère dépassent les tables des ménages pour toucher leurs modes de vie, poussant certaines familles à réduire leur consommation de viande et de poisson, à reporter des dépenses de santé ou l'achat d'équipements domestiques, et à réorganiser leurs priorités entre alimentation, logement, éducation et transport. Ces pressions sont d'autant plus fortes pour les ménages à revenus limités, qui consacrent une part importante de leurs ressources aux besoins essentiels.
De son côté, le gouvernement affirme poursuivre le soutien au transport et le développement des mécanismes de distribution des produits alimentaires, mais l'efficacité de ces mesures reste tributaire de leur répercussion réelle sur les prix finaux dans les marchés.
Cette situation impose de réfléchir à des solutions dépassant les interventions conjoncturelles, en renforçant le contrôle de la concurrence et la transparence des marges bénéficiaires, en améliorant les réseaux de distribution, en soutenant la production agricole destinée à la consommation locale, en développant la protection sociale, ainsi qu'en créant des opportunités d'emploi et en améliorant le revenu réel des ménages.
Car la vie chère n'est pas qu'un simple déséquilibre économique passager, mais une question sociale qui touche à la stabilité du quotidien et à la dignité du citoyen.
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